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Pourquoi Sri Aurobindo est cool

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Yoga Intégral

J’avais passé presque toute ma première journée à suivre un cours accéléré sur la Mère, et j’étais prêt, la seconde après-midi, à revenir à Sri Aurobindo. Me documenter sur sa vie extraordinaire avait été une chose, mais là j’allais finalement avoir l’opportunité de rencontrer quelqu’un qui l’avait connu pour de bon. En tout cas, cela y ressemblait. J’avais rendez-vous cet après-midi là avec un homme que Sri Aurobindo avait appelé Amal Kiran, c’est-à-dire « le clair rayon » ; c’était un poète, auteur et critique culturel hautement respecté, plus connu sous le nom de K.D.Sethna, qui s’était installé à l’ashram en 1927. Il était arrivé là-bas quand il n’y avait encore qu’une poignée de disciples, et naturellement on pouvait penser qu’Amal aurait eu une relation personnelle proche avec le Maître. Alors, quand il me dit qu’en fait il n’avait jamais entendu la voix de Sri Aurobindo, j’ai été un peu déconcerté, jusqu’à ce que je me souvienne d’avoir lu qu’en 1926 Sri Aurobindo s’était retiré dans la solitude et qu’ensuite, hormis la Mère, d’occasionnels VIP et une poignée de praticiens qui l’aidèrent à guérir d’une blessure, personne n’avait entendu sa voix. A cette époque, si vous vouliez avoir une relation avec Sri Aurobindo en dehors des trois darshans (audiences avec le Maître) annuels, il n’existait qu’un moyen : lui écrire. Et il répondait, du moins presque à chaque fois. J’appris qu’Amal était un de ceux qui écrivaient le plus. En fait, poète de renom, il eut la grande chance d’entreprendre une correspondance suivie avec Sri Aurobindo sur la création de l’épopée écrite par le Maître, Savitri. Et Amal, avec l’aide de Sri Aurobindo, avait également cultivé l’art de la « poésie d’en haut » même si, de son propre aveu, il n’avait guère pu écrire depuis les plans de conscience vraiment les plus élevés.

Agé aujourd’hui de quatre-vingt dix-sept ans, Amal était sans l’ombre d’un doute la présence la plus rayonnante que je devais rencontrer pendant mon séjour là-bas. Dès le début, j’avais pris conscience que je discutais avec quelqu’un qui avait pratiqué pendant soixante-quinze ans le Yoga Intégral, et je ne perdis pas de temps sur l’histoire ou la philosophie. Quelle était l’essence de la pratique ? Je voulais savoir. Amal n’eut pas une seconde d’hésitation.

« On doit aborder ce chemin dans un esprit de complet abandon de soi spirituel, » expliqua-t-il. « Il ne s’agit pas de s’accomplir personnellement, mais de se prêter soi-même à ce que veut le Divin Suprême. Dans l’exercice quotidien de ses fonctions, se souvenir du Divin et s’offrir au Divin. Et tout au long de ce chemin du don de soi, c’est le Divin qui va décider jusqu’où l’on va aller. On doit approcher le Divin dans un état d’esprit qui dit : “ Quoi que Tu veuilles, fais-le ; fais de moi ce que Tu veux que je sois, et non pas ce que je peux rêver d’être. ” C’est dans cet esprit qu’on doit pratiquer le Yoga. »

Au cours de mon échange avec Amal cet après-midi-là, nous avons largement embrassé l’espace du Yoga Intégral, et je me mis pour la première fois à percevoir le niveau d’implication que requiert la pratique de ce chemin intégral, que Sri Aurobindo avait jugé « plus difficile que n’importe quel autre . »

Ma conversation avec Amal s’était prolongée pendant toute l’heure du dîner à l’ashram et, au désespoir de trouver une nourriture occidentale, je tentai ma chance dans l’un des restaurants italiens du front de mer. Au beau milieu d’un plat de pâtes aux œufs les plus aqueuses que j’aie jamais vues, mon téléphone sonna de nouveau. A coup sûr, c’était l’équipe de chez nous.

« Je rencontre des gens incroyables », commençai-je, « vous vous souvenez de K.D. Sethna, ou Amal Kiran, ce célèbre écrivain indien dont je vous ai parlé, qui était disciple de Sri Aurobindo et qui avait entretenu une longue correspondance avec le père Bede Griffith, ce vénéré sannyasin chrétien ? On a passé une heure ensemble cet après-midi, et il était magnifique. Quatre-vingt dix-sept ans, plus ou moins immobilisé dans un fauteuil roulant à l’infirmerie de l’ashram, mais totalement présent, éveillé, affûté comme un rasoir, et irradiant quelque chose d’extraordinaire. Je veux dire que la présence dans la pièce, à la fin de notre entretien, était profonde. »

« Vous avez parlé de quoi ? » demanda Elizabeth.

« Du Yoga Intégral. Je crois que je commence à mieux m’y retrouver. Vous voyez comment on n’a jamais vraiment pu saisir ce qu’était le Yoga Intégral ? »

« Ouais », répondirent-ils.

« Je pense que c’est parce qu’on essayait de découvrir quelque chose comme une liste de pratiques, alors qu’il n’y en a pas une seule. »

« Un yoga sans pratique ? Ça doit faciliter le recrutement ! » plaisanta Andrew.

« Non, ce n’est pas qu’ils ne pratiquent rien ; je crois vraiment que chacun a une sorte de pratique, que ce soit la méditation, un mantra, la contemplation ou n’importe. Mais la question est qu’il ne s’agit pas des pratiques en elles-mêmes mais d’une attitude intégrale par rapport à la vie. Le but de Sri Aurobindo était d’accomplir la transformation totale de l’être humain sur tous les plans, et en plus, celle de la vie dans son ensemble ; et c’est pourquoi il a créé un « yoga du changement du monde, ou du changement de la Nature », une approche du chemin spirituel qui puisse s’appliquer à chaque aspect de la vie. »

« Qu’est-ce que ça veut dire pratiquement ? » demanda Amy.

« Tel que je le comprends, le Yoga Intégral est fondamentalement un ensemble de principes qui guide les gens tout le temps, en toutes circonstances. Je veux dire… Il a écrit là-dessus de différentes façons, et cela comporte de nombreuses dimensions, mais dans son essence, c’est en fait un yoga simple. Cela revient à trois choses, qu’il a appelées aspiration, rejet et soumission ou abandon de soi.

Donc, tout d’abord, on doit aspirer à une seule et unique chose : réaliser le Divin de tout son être. Et bien que cette aspiration puisse ne consister au début qu’en un simple acte mental de volonté et d’intention, il doit finalement provenir d’un lieu bien plus profond, de la soif de votre âme pour cette perfection divine. Ensuite, lorsqu’il parle de rejet, il dit que vous devez rejeter, au-dedans de vous-même comme au dehors, tout ce qui pourrait faire obstacle à l’accomplissement de votre aspiration. Il est clair qu’au début, la subtilité de ce qui est ou non à rejeter peut ne pas être bien évidente. Mais si votre aspiration est authentique, vous arriverez très vite en un lieu où il est facile de voir directement ce qui vous aide et ce qui vous freine. Ainsi, votre aspiration est testée, car il vous faut vouloir faire le juste choix. »

« Alors, où est-ce que la soumission, l’abandon de soi, prend place dans l’équation ? » demanda Carter.

« Eh bien, d’après lui, l’abandon de soi est le plus important des trois. Parce qu’en fin de compte, tout l’objet du Yoga Intégral est de devenir un véhicule pur, de sorte qu’une Force Supérieure puisse s’en emparer et commencer à vivre en vous et à travers vous. Il se montre très précis là-dessus. Il dit qu’il n’est pas suffisant de vouloir vous ouvrir totalement au Pouvoir Divin, de vouloir l’expérience de sa gloire : vous devez vouloir devenir son serviteur de cœur. Parce que, telle qu’il la voit, la Conscience Divine a sa propre volonté, sa propre loi d’une certaine façon, en accord avec la plus haute Vérité, et en fin de compte, la seule façon qu’on ait de créer une vie divine est de vivre parfaitement en accord avec cela, c’est d’être pleinement offert à cela – et pas d’une quelconque manière passive, mais en s’y abandonnant activement, en lui donnant notre vie entière. »

« Tu as raison, c’est puissant, dit Amy. Simple, mais profond. »

« Ouais, et là où ça devient vraiment intéressant, continuai-je, c’est quand il se met à parler de transformation. Pour Sri Aurobindo, trois transformations distinctes doivent intervenir : la transformation psychique, spirituelle, et supramentale. Je n’ai pas encore saisi la transformation supramentale, alors je ne vais même pas tenter de l’expliquer. Quant à la transformation spirituelle, c’est, je pense, ce que la plupart d’entre nous ont à l’esprit quand nous parlons d’éveil ou de réalisation du Soi. C’est la réalisation de l’Infini, du Soi Absolu, ou du Fondement de l’Être. Mais il y a quelque chose d’unique dans ce qu’il appelle la transformation psychique, particulièrement en relation à l’évolution. Pour Sri Aurobindo, c’était la clef de tout le chemin.

« Apparemment, au début de son enseignement, et pendant plusieurs années encore, il enseignait aux gens comme on l’avait fait pour lui, en essayant de les conduire à l’expérience du mental silencieux, dans l’espoir sans doute que cela les conduirait à une percée dans le nirvana et au-delà, du même genre que la sienne. Mais au milieu des années 20, en se fondant sur les découvertes de plusieurs années de travail avec les gens, il déplaça radicalement l’accent. Dans ce déplacement, il se mit à insister, en la mettant au tout premier rang des priorités, sur la découverte de ce qu’il a appelé « l’être psychique » ou « l’âme ». Il faut dire qu’aujourd’hui particulièrement, on utilise le mot « âme » pour faire référence à quantité de choses différentes. Mais Sri Aurobindo l’entendait dans un sens très spécifique en disant, pour l’essentiel, qu’il y a en chacun de nous une étincelle du Divin, ou une graine, qu’on pourrait appeler notre vrai moi ou, comme il le disait parfois, notre « être véritable ». Et bien que cet être véritable soit habituellement obscurci ou voilé par la personnalité extérieure et l’identité de l’ego, on peut ressentir ses incitations, qui sont nos aspirations et impulsions spirituelles, même en cet état voilé. L’important à propos de cet être psychique, c’est que selon lui, puisque sa nature est le Divin même, il ne veut pas seulement notre évolution vers la perfection, mais il en connaît aussi parfaitement le chemin. Et c’est pour cela qu’il insiste tant là-dessus, parce qu’une fois que l’âme, ou être psychique, vient en avant ou émerge dans l’individu, il se produit une aspiration dynamique naturelle qui prend le pas sur toutes les résistances de l’ego et de la nature inférieure. C’est comme si l’ego se faisait jeter du siège du conducteur pour que Dieu s’empare du volant, en tant que vous. Et lorsque cela se produit, le chemin change complètement ; on aspire alors et on évolue toujours vers le haut. Les choix à faire dans cette direction apparaissent clairement, et toute la passion et l’intérêt sont là pour faire les choix justes. Alors, à partir de là, il ressentait que le reste du chemin pouvait se dévoiler de manière organique et sans grande difficulté. Au cours de notre entretien, Amal ne pouvait s’arrêter d’en parler et je pourrais dire que pour lui, c’est cela qui avait tout changé. Il disait que c’était comme un renversement dans une dimension complètement différente. Et lorsque je lui ai demandé comment se déroulait maintenant son expérience, il dit simplement : « il y a une chaleur et un rayonnement dans le centre du cœur », et l’on sentait que cela émanait de lui. »

Un bref silence, et Carter dit d’une voix forte : « C’est un enseignement sérieux, et Amal a tout l’air d’être un sacré bonhomme. Il semble bien que Sri Aurobindo ait produit beaucoup d’effet sur les gens. »

« C’est sûr, approuva Andrew. Tout cela donne l’impression que tu es déjà dans la profondeur ; pourquoi ne pas voir si tu peux te faire une idée du “ supramental ”, et on en reparle demain soir ? »
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