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Pourquoi Sri Aurobindo est cool
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La Mère
Pour la plupart d’entre nous, parler d’un ashram indien n’évoque pas précisément un tableau dynamique. On va sans doute penser à des swamis barbus en robes oranges, qui chantent des mantras devant des statues de dieux et déesses hindous, à des rassemblements matinaux pour la méditation et le chant des bhajans, à un genre de vie paisible, simple et contemplatif. Mais franchissez les grilles de l’Ashram de Sri Aurobindo, et vous voilà embarqué dans un tout autre voyage. En réalité, à mon arrivée à l’ashram sous le soleil d’une matinée de novembre, je ne découvris pas de swamis intériorisés mais des hommes et des femmes, des garçons et des filles énergiques, vêtus non de robes orange mais de polos et de shorts kaki ! Bon, si vous n’avez jamais voyagé en Inde, que tout le monde dans un ashram porte des shorts kakis, cela ne va peut-être pas vous dire grand-chose, mais pour qui a traîné son sac à dos dans ce pays socialement conservateur, c’est tout à fait incompréhensible. N’importe quel guide qui vaut son pesant de papier vous l’apprendra : à moins de vouloir mordicus scandaliser les gens du pays, vous ne devez pas porter de shorts.
« Qu’est-ce qui se trame avec ces shorts ? » me demandai-je.
Une visite à la réception de l’ashram, ma première étape de la journée, eut tôt fait de m’apporter la réponse grâce à l’homme qui se tenait derrière le comptoir : « L’idée de porter des shorts est venue de la Mère. Elle a institué cela au début des années quarante. A l’époque, cela a été un sujet de vives controverses, mais de nos jours c’est tout à fait acceptable partout en ville. Vous savez, la Mère était un vrai pionnier, et elle a marqué de son empreinte tous les domaines de la vie. Vous en savez beaucoup sur elle ? »
« J’ai lu certains de ses livres », répondis-je.
Mais comme ses photos paraissaient occuper plus d’espace encore sur les murs de l’ashram que celles de Sri Aurobindo lui-même, je réalisai que j’allais probablement en apprendre bien plus sur elle les deux jours suivants.
A ne pas confondre avec sa mère à lui, allai-je apprendre, la Mère était un peintre français et une musicienne nommée Mirra Richard qui, lorsqu’elle se présenta sur le seuil de la maison de Sri Aurobindo en 1914, le reconnut aussitôt comme étant l’enseignant spirituel qui lui apparaissait dans ses visions depuis l’âge de dix ans. Mirra était une occultiste parfaitement accomplie qui, selon ses propres dires, « faisait le yoga » depuis l’âge de quatre ans et, pendant le plus clair de sa vie, s’était élevée hors de son corps pendant la nuit. Elle avait étudié avec de grands maîtres de l’occultisme en Algérie et avait dirigé des groupes d’études ésotériques à Paris, avec d’aussi prestigieux participants que la célèbre tibétologue Alexandra David Neel. Peintre et appartenant à l’élite artistique de Paris, ayant rencontré durant sa jeunesse des gens comme Rodin et Matisse, elle était une femme d’une culture extraordinaire.
Entendre le mot « occulte », pour la plupart d’entre nous, fait penser à des séances de spiritisme, à des sortilèges, du oui-ja et autres pratiques mystérieuses plus ou moins lugubres à la lueur de chandelles. Et s’il est avéré que la Mère n’a point négligé ces expériences, ce qu’elle appelait occulte était d’un tout autre ordre. Ses diverses « missions sur terre » comprenaient des tâches aussi formidables que de vaincre ou « convertir » les quatre grands asuras ou forces démoniaques, qui tiennent le monde sous leur emprise (elle parvint, c’était commode, à se marier avec l’un d’eux). Par-dessus tout, elle avait reconnu très jeune qu’une tâche l’attendait, qu’on ne pouvait qu’appeler « spirituelle » par nature. Comme elle le dit elle-même « entre onze et treize ans, une série d’expériences psychiques et spirituelles me révélèrent non seulement l’existence de Dieu mais aussi la possibilité qu’a l’homme de s’unir à Lui, de Le réaliser intégralement dans la conscience et dans l’action, de Le manifester sur terre dans une vie divine. » Pas étonnant dans ces conditions que lorsqu’elle finit par rencontrer Sri Aurobindo physiquement, l’impact ait été profond. Comme elle l’écrivit le lendemain dans son journal, « Peu importe que des milliers d’êtres soient plongés dans l’ignorance la plus dense, Celui que nous avons vu hier est sur terre ; sa présence suffit à prouver qu’un jour viendra où l’obscurité sera transformée en lumière, et où Ton règne sera définitivement instauré sur la terre. »
La première visite de Mirra à l’ashram, toutefois, tourna court. Au bout d’un an lorsqu’éclata la première guerre mondiale, elle repartit avec son mari, appelé sous les drapeaux. Mais à son retour définitif en Inde en 1920, Sri Aurobindo apparemment reconnut très vite ses extraordinaires capacités spirituelles et se trouva bientôt lié à elle comme à une sorte de confidente et collaboratrice. Impressionné par sa remarquable inclinaison vers ce qui est pratique, il lui donna au bout de quelques années carte blanche pour planifier, construire et diriger son ashram qui grandissait, pour lui confier finalement la charge de pourvoir à la direction spirituelle personnelle des disciples. Et c’est qu’elle le dirigea… Comme me le dit plus tard Michael Murphy, qui la connut personnellement, « Elle vous bottait les fesses. Véritablement. C’était une forte personnalité. Elle était fine. Elle était un authentique bâtisseur, une femme d’affaires, d’une grande capacité. Et elle avait la réalisation spirituelle. Elle menait tout cela à la baguette. » Je devais découvrir qu’en fait, au long des cinquante-cinq ans de sa vie à l’ashram, c’est l’influence de la Mère, bien plus encore que celle de Sri Aurobindo, qui fut la force qui guida la croissance et le développement de cette communauté spirituelle bourgeonnante, et qui guida aussi le travail du yoga intégral dans son ensemble.
Au cours de ma première journée, grâce à l’aide de deux vétérans de l’ashram qui se portèrent volontaires pour m’en faire faire le tour, j’eus la chance de parler avec un large échantillon de personnes du rôle puissant que joua et continue de jouer cet invraisemblable gourou venu de Paris. Plus tard ce soir-là, la tête encore tourbillonnante de tout ce que j’avais entendu, je me joignis à la méditation commune du soir. Je commençais tout juste à m’y plonger lorsque mon portable sonna. « … de Dieu, c’est pas possible, j’ai oublié de l’éteindre ! » Je me maudis tout en courant sur la pointe des pieds au milieu de la masse de méditants silencieux, tentant d’atteindre la porte avant la sonnerie suivante.
« Devine qui c’est !? » s’exclamèrent en chœur Andrew et mes collègues. « Qu’est-ce qu’il se passe au laboratoire ? »
« Bon », ai-je fait, ne sachant pas trop par où commencer, « il y a beaucoup à ingérer. Les gens sont tous vraiment chouettes, et ils se sont montrés extrêmement serviables. Et pour autant que je puisse dire, ils semblent pratiquement tous profondément dévoués.
« A l’évolution ? » demanda Carter.
« Ben, je pense que oui, au moins certains d’entre eux, répondis-je, mais ce qui est cent fois plus évident, c’est leur dévotion pour la Mère.»
« La Mère ? » Ils avaient des voix d’ahuris.
« Ouais. Moi non plus, je n’avais pas idée du rôle gigantesque qu’elle a joué ici. Je veux dire que si l’on en juge par l’apparence, ils sont bien plus attachés à elle qu’ils ne le sont même à Sri Aurobindo. »
« Cela pourrait être parce qu’elle a été là pendant vingt ans après qu’il soit mort, et que les gens ont eu davantage de contacts avec elle… » suggéra Amy.
« Je pense que cela a probablement à y voir, mais il y a plus là-dessus. Vous voyez, apparemment Sri Aurobindo a dit à tout le monde que la dévotion et l’abandon de soi à elle, qui est la Mère Divine sur la terre, était un élément crucial du chemin. »
« Ca donne l’impression qu’on la considérait vraiment elle-même comme un maître spirituel puissant », commenta Elizabeth.
« Cela ne fait aucun doute. En fait, Sri Aurobindo a même dit que lui-même et la Mère étaient « une seule Conscience », et tout le monde ici est convaincu que tous les deux sont des avatars descendus du ciel pour apporter la « conscience supramentale », ou qu’en réalité les deux ensemble ne forment qu’un seul avatar, ou quelque chose comme ça. Mais je peux dire qu’à la façon dont les gens parlent de leur vécu auprès d’elle, il est évident qu’elle les touchait vraiment profondément. Je ne vois pas où j’ai rencontré une dévotion aussi intense. »
« Je me demande pourquoi on n’en a pas su davantage sur l’influence de la Mère, dit Elizabeth, est-ce qu’il y aurait eu un manque essentiel dans notre recherche ? »
« Cela se pourrait, répondis-je, mais Georges Van Vreckhem qui a écrit leurs biographies m’a dit aujourd’hui que presque personne en Amérique ne prête vraiment attention à la Mère, et je ne sais pas trop pourquoi. »
« Eh bien, on dirait qu’une aventure prend corps, » conclut Andrew. « Ce sera super de voir où en sont les choses dans un jour ou deux ».
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