Lorsque la plupart d’entre nous pensent à Sri Aurobindo, c’est sans doute à cette image célèbre où on le voit assis là sur cette chaise en forme de trône, longue barbe et cheveux blancs, comme sorti tout droit d’un film d’Hollywood où il aurait tenu le rôle de Dieu. On imagine presque sa voix de roi James d’Angleterre, tonnante d’une impressionnante autorité, à la manière de l’interprétation classique de Jésus de Nazareth par Robert Powell. Mais jetons un regard derrière la scène, sur la vie de ce mystique révolutionnaire, et l’on se retrouvera face à face avec un tout autre personnage. Voyez-vous, le vrai Sri Aurobindo n’était pas le patriarche d’une tour d’ivoire d’un autre monde appelant les masses perdues depuis ses hauteurs. Non. C’était un homme d’action, une intelligence de feu, un puissant yogi et, s’il en est, un renégat spirituel. En un mot, ce type était cool. Réellement cool. Comme l’a dit Michael Murphy, cet auteur à succès, co-fondateur de l’institut Esalem et qui a vécu à l’ashram de Sri Aurobindo, « Aurobindo est un type prodigieusement grand. Il a tant frayé de chemins. Pratiquement personne n’a la vision qui met les deux ensemble, Dieu et l’univers en évolution. Pratiquement personne ! La plupart des penseurs de la philosophie orientale embrassent la perspective plus traditionnelle, celle que représentent Huston Smith et Ram Dass, la perspective mystique classique pour laquelle l’évolution compte peu, sinon pas du tout. »
Laissez-moi traduire : ce que Mike est en train de dire, c’est que Sri Aurobindo a apporté dans la vie spirituelle un vision nouvelle radicale (pas au sens californien), vision qui, autant qu’on puisse le dire, n’avait été brossée par aucun autre mystique avant lui. Le fait est qu’à l’exception peut-être du judaïsme, presque toutes les traditions religieuses et mystiques de l’orient comme de l’occident, – même si elles promeuvent le fait de bien travailler dans le monde, de couper du bois et de porter de l’eau, ou d’être un bodhisattva consacré à la libération de tous les êtres – toutes les traditions au bout du compte voient le but de la pratique spirituelle comme une sorte de décollage vertical, hors de ce monde dans un au-delà transcendant, un ciel, ou bien comme une ultime cessation dans le nirvana. Sri Aurobindo eut l’audace de dire que cette façon de voir était une erreur. Une grave erreur. Il a même eu la chutzpah de dire que cette erreur avait été commise par des Shankara et Bouddha. A ses yeux, le but était quelque chose d’une tout autre portée. Il disait que si seulement nous voulions participer consciemment à l’évolution, nous serions à même de créer une « vie divine » ici même, sur terre. Pas de décollage vertical. Pas de grande évasion, mais un déploiement ininterrompu, dynamique, miraculeux d’expressions toujours plus élevées d’harmonie et d’unité, ici-bas, dans ce monde.
Mais il y a plus. Beaucoup plus. Prenez la poésie : elle est cool aujourd’hui, non ? Eh bien, je vais vous dire : si Sri Aurobindo était en vie, il vous porterait le « choc poétique » à un niveau complètement nouveau. Avec lui, les rythmes d’aujourd’hui auraient l’air de rengaines et les rappers retourneraient au lycée en courant. Il a publié ses premiers poèmes à l’âge de douze ans. Le plus long,
Savitri, (il lui a fallu presque trente-cinq ans pour l’écrire) comporte vingt-quatre mille vers. Il constitue l’exemple le plus élevé de ce qu’il a appelé « la poésie de l’avenir », ou « la poésie d’en haut », celle qui s’écrit depuis les plans de conscience les plus élevés. Et c’est véritablement élevé. En ingérer plus de quelques strophes sans entrer en
Samadhi (absorption extatique) est une gageure. A ne lire en aucun cas si on manipule de l’outillage lourd. Et puis, est-ce que j’ai signalé qu’Aldous Huxley, le Prix Nobel Pearl S. Buck et d’autres ont séparément nominé Sri Aurobindo pour le prix Nobel de littérature ?
A part ça, être un révolutionnaire en politique, c’est franchement cool, non ? Eh bien, qu’est-ce que vous dites de ça, qu’à l’âge de onze ans (c’est ça, onze ans), après avoir lu un poème de Shelley sur la révolution française, Aurobindo décida que lui aussi aimerait consacrer sa vie « à un changement mondial de ce genre » et conduire vers la liberté son pays natal qui était alors opprimé ? Et qu’après avoir terminé une carrière universitaire parsemée de distinctions à Cambridge où il survivait avec à peine plus que « des toasts et du thé », il soit devenu à trente-quatre ans le principal dirigeant du mouvement indien pour l’indépendance ? Les Britanniques l’ont même qualifié « homme le plus dangereux » de l’Inde et l’ont jeté en prison – à l’isolement, pour être précis – pendant le plus clair de l’année que dura son procès pour son implication supposée dans des attaques terroristes à la bombe.
Mais devinez ce qu’il a fait en prison : une déprime ? Pas du tout. Il a médité. Et sacrément ! C’est là en fait, dans une cellule nue de cinq mètres sur huit, qu’il a entrepris l’une des transformations les plus remarquables de son voyage – pour ne pas dire son épopée – spirituel. « Au bout de peu de temps, comme il le raconte, je regardai la prison qui me coupait des hommes, mais ce n’étaient plus ses hauts murs qui m’emprisonnaient ; non, c’était [Dieu] qui m’entourait. Je marchais sous les branches de l’arbre qui faisait face à ma cellule, mais ce n’était pas l’arbre, je savais que c’était [Dieu], que c’était le Seigneur Krishna que je voyais là debout, me tenant sous Son ombre. Je regardais les barreaux de ma cellule, cette même grille qui tenait lieu de porte, et je vis [Dieu], de nouveau…. Ou bien je m’allongeais sur les couvertures grossières qu’on m’avait données pour couche, et je sentais les bras du Seigneur Krishna qui m’enveloppaient, les bras de mon Ami et Amant. »
Voilà ce qui s’appelle être à l’isolement…
Et pendant qu’on en est à la question des percées spirituelles, jetons un coup d’œil sur son yoga. Là je ne suis pas en train de parler de la blonde bien roulée qui fait
suptavirasana sur une plage californienne au coucher du soleil, de ce genre de yoga de calendrier du Journal du Yoga. Mais c’était le yoga au sens traditionnel : la recherche de l’union avec le Divin à travers une pratique spirituelle intérieure réelle, disciplinée. Presque tous ici diraient : méditation et contemplation. Pourtant, pour Sri Aurobindo, qui n’était pourtant pas homme à prendre mollement l’effort à faire, la partie yoga semble être venue facilement. En fait, la toute première fois qu’il est allé voir un enseignant pour être guidé, il s’est retrouvé propulsé dans un état de conscience que beaucoup n’atteignent jamais en une vie entière de pratique. En suivant simplement les instructions d’un yogi peu connu, de rejeter toute pensée qui tentait de rentrer dans son esprit, il découvrit qu’ « en un instant mon esprit devint silencieux comme un air immobile au sommet d’une haute montagne, et je vis une pensée puis une autre entrer de l’extérieur d’une façon très concrète ; je les rejetai avant qu’elles puissent s’emparer du cerveau, et en trois jours j’étais libre. »
Et juste pour clarifier les choses, la « liberté » dont il fit l’expérience – et qu’il continua de vivre à partir de ce jour – n’était, comme il le dit lui-même, rien d’autre que le « nirvana », « l’expérience concrète d’immobilité et de silence » que la plupart d’entre nous considèrent comme le fondement et le but de toute quête mystique :
Atteindre le Nirvana constitua le premier résultat radical de mon propre yoga. Cela me jeta soudain dans un état où il n’y avait pas d’ego, ni de monde réel … pas d’Un, ni même de multiple, rien que Cela, absolument, sans caractéristiques, sans relations, pur, indescriptible, impensable, absolu, et cependant suprêmement réel et unique réalité … Cela produisit une Paix inexprimable, un silence prodigieux, une infinité de détente et de liberté.
Mais pour Sri Aurobindo, l’expérience ne s’arrêta pas là. Bien qu’il fût « occupé dans un premier temps par un sentiment et une perception irrésistible de l’irréalité totale du monde », son expérience finalement commença à faire place à la reconnaissance d’une vérité plus profonde :
Cet aspect d’un monde illusoire fut remplacé par un autre où l’illusion n’est qu’un petit phénomène de surface avec une immense Réalité Divine derrière lui et une Réalité Divine suprême au-dessus, ainsi qu’une intense Réalité Divine au cœur de tout ce qui paraissait de prime abord n’être que forme cinématographique ou ombre…Dans ma conscience libérée, le Nirvana s’avéra être le commencement de ma réalisation, un premier pas vers la chose complète, et non le seul véritable aboutissement possible ou même une ultime conclusion … Et il grandit alors lentement pour devenir quelque chose qui n’était pas moindre mais plus grand que son soi initial.
En ces jours d’éveil à la façon bouddhiste en Occident, que Sri Aurobindo revendique que le
nirvana ne soit pas la fin du chemin peut paraître un peu étrange. Après tout, le nirvana, par sa définition même, ne signifie-t-il pas « la fin », la cessation ultime où tend tout notre effort ? Je veux dire : bien sûr que si l’on est réellement des bodhisattvas désintéressés, on peut songer à différer notre nirvana pendant quelques éons, mais on sait tous où on va en fin de compte, non ? La cessation, la délivrance, la transcendance, l’Au-Delà.