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Dans le courant avec l’âme
Entretien avec Mihaly Csikszentmihalyi
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La complexité en évolution
WIE:Vous parlez du but de l’évolution comme étant l’accroissement de la complexité. Pourriez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?
MC:Oui. C’est un point très contesté car certains disent « Eh ! minute. Oui c’est vrai que la complexité s’accroît avec le temps, mais aussi beaucoup de choses très simples, et peut-être qu’au prochain coup de dés ce seront les cafards qui survivront, parce que nous allons nous annihiler », etc.
WIE:Oui, c’est le point de vue du paléontologue Stephen Jay Gould, et d’autres encore ....
MC:Exact. Je vais donner deux arguments. Tout d’abord, il n’est certainement pas vrai que la complexité s’accroisse nécessairement de façon généralisée, car elle n’est pas comme une marée qui fait monter l’ensemble. Faites par exemple une coupe transversale de la vie sur terre, disons toutes les quelques centaines de milliers d’années : plus la tranche est récente plus vous trouverez des animaux ou des organismes complexes. Donc vous vous demandez : qu’est-ce que le modèle du changement au long du temps ? En regardant ces coupes transversales, la seule chose que vous puissiez dire clairement est qu’il y a plus d’organismes complexes à chaque prélèvement. Non pas que chaque organisme soit plus complexe, ou que chacun réussisse, mais d’une façon ou d’une autre, au fil du temps, ce type de complexité évolue.
Et il y a un second point, probablement le plus important. Maintenant que nous avons pris conscience de l’évolution, que nous avons une idée de ce qui se trame, que nous savons ce qu’est l’entropie et à quoi ressemble la complexité de la conscience, alors nous allons naturellement avoir à faire un choix. Si nous devions fixer un but à notre évolution, je pense c’est à la complexité que nous donnerions notre aval. Et en vertu de ce fait même, la complexité serait le but de l’évolution.
WIE:Pourquoi avoir cette foi dans la complexité comme étant le moyen d’évoluer ?
MC:Parce que j’aime Mozart, les dessins de Villard à Chartres, j’aime comprendre ce que les scientifiques découvrent à propos du monde, j’aime l’eau courante, chaude et froide. Je peux avoir tord, mais pour une raison ou une autre, à partir de mon expérience et au vu des différentes alternatives, la complexité me paraît une direction plus intéressante à suivre, plus excitante, plus satisfaisante ou peut être pas plus satisfaisante, mais plus plaisante. Je passe quatre mois par an dans le Montana. Nous n’avons ni la télé, ni la presse. Nous avons appris la mort de la Princesse Diana trois semaines après. J’ai tout à fait conscience de la beauté de la simplicité, d’une vie vécue avec le strict minimum, sans cette effervescence des grandes villes, sans être pris constamment dans le flot des informations. Mais en même je ne pense pas que je renoncerais jamais à ce que l’humanité a accompli. Je veux être simplement sûr que cela va s’améliorer plutôt que l’inverse. Je veux dire, la brutalité continue de sévir, à un point encore jamais vu, en partie parce que notre technologie permet à ce qui autrefois n’aurait été qu’une simple bagarre de devenir l’occasion de la destruction de milliers de personnes. Tout ça fait peur, mais en même temps, si j’avais le choix, je ne voudrais pas revenir à moins de complexité.
WIE:Et qu’est-ce qui fait obstacle à l’évolution ?
MC:En bien, je pense que les grandes religions ont bien souligné ces obstacles. Que ce soit les cinq préceptes du bouddhisme ou les péchés capitaux du christianisme. Ils visent juste en cernant la cupidité - de gloutonnerie ou de envie -, le fait de vouloir tout pour soi-même, d’obtenir gratuitement des choses en volant, trichant ou en privant les autres de leur chance de mener une bonne vie. Tous ces comportements, sur le plan psychologique, vont à l’encontre du développement de l’âme ou du développement de la complexité parce qu’ils réduisent la personnes à ses besoins biologiques ou conventionnels culturelles, et ne permettent pas la croissance.
WIE:Dans votre livre, The Evolving Self (« Le soi en évolution »), vous parlez des « voiles de Maya », notion que vous réintroduisez dans le contexte contemporain, comme étant un obstacle à notre évolution individuelle parce que ces « voiles » déforment notre sens de la réalité. Pouvez-vous nous en parler ?
MC:Nous avons tendance à considérer notre expérience, l’expérience de surface qui se présente à la conscience, comme étant l’ultime réalité. Il y a une bonne raison à ça. Je veux dire qu’il parait difficile d’examiner à la loupe chacune de nos expériences en se posant la question "Est-ce juste ou faux ? Est-ce bien ou mal ?". Mais il faut bien une certaine aptitude à prendre de la distance, par exemple par rapport à nos besoins. Si chaque fois que vous avez faim, vous devez manger, si chaque fois que vous ressentez une stimulation sexuelle, vous voulez passer à l’acte, si chaque fois que quelqu’un vous dit de faire quelque chose vous dites « oui, mon capitaine » sans y réfléchir, alors votre vie est terriblement restreinte. Supposez que vous êtes nazi et que l’on vous demande d’interner des juifs dans un camp, ou quelque chose de ce genre et vous dites « oui, mon capitaine » parce que c’est ce qu’on vous demande, que vous croyez que c’est la réalité et que vous ne pouvez rien y faire. Si c’est ainsi que vous vivez, vous ne sortirez jamais de ces conditions, de ces programmes que vos gênes ont installés au cours de millions d’années, ou que la culture a établis pour nous avant notre naissance, ou avant notre maturation. Nous naissons avec des instructions pour agir, puis l’environnement culturel nous dit comment agir. Et pendant que nous devons honorer cette réalité, nous devons en même temps réfléchir aux implications de ces instructions si on y donne suite.
La notion de karma dans l’hindouisme devrait être transposée dans le monde moderne, parce qu’il est vrai que tout ce que l’on fait, en un sens, a un impact sur l’ensemble. Nous sommes partie intégrante d’un système, et si nous agissons d’une certaine façon, notre acte ne s’arrête pas là. Il y aura un effet maintenant et dans le temps. Il y aura un effet dans l’avenir. Donc, lorsque vous réalisez que vous faites partie d’un système mais que vous êtes aussi toutes ces instructions, alors vous reconnaissez que vous avez la responsabilité soit de cautionner toutes ces instructions soit d’essayer d’en sortir. Et ainsi vous commencez à repousser les voiles de Maya.
WIE:Vous utilisez aussi le terme de "transcendance" dans vos travaux. Que voulez vous dire par cela ?
MC:Essentiellement c’est ce qui découle de votre première question. Je pense que la transcendance, fondamentalement, est la capacité de repousser ces voiles et de dire « D’accord, voici les conditions dans lesquelles j’opère. Ce sont mes instructions génétiques. Ce sont mes instructions culturelles, mon programme. Maintenant, qu’est-ce que je fais ? » Quand quelqu’un se distingue et dit « Oui, tout me pousse dans cette direction, mais malgré cela j’essaie de comprendre les conséquences de mes actions pour l’ensemble du système dans lequel je vis, y compris les animaux, les plantes, l’eau, l’air et le reste et, compte tenu de tout cela, je ne vais pas suivre ce programme, je vais prendre position », pour moi c’est cela la transcendance, parce que cela va au-delà des forces déterminantes par lesquelles nous semblons être contrôlés.
Sur le tranchant
WIE:Vous semblez induire, dans ce que vous écrivez, que nous devons procéder à un tournant évolutif, collectivement et individuellement. Pourriez-vous nous parler de ce tournant?
MC:Oui. J’en vois une partie. Je ne peux voir l’ensemble. Je ne sais pas ce qui sera là. Je n’aime pas les décrets catégoriques « Tout le monde devrait faire ceci » ou « Tout le monde devrait faire cela ». Je pense que chacun de nous devrait réfléchir à ce que nous pouvons faire individuellement, à ce que peut être notre responsabilité dans la communauté, dans la famille ou tout simplement vis-à-vis de nous-même depuis notre responsabilité personnelle jusqu’à ce que nous pouvons faire pour la nation ou la planète. Il y a bien des niveaux où nous pouvons faire des choix susceptibles de favoriser l’évolution ou de la faire dérailler. J’essaie de rendre les gens conscients de leur responsabilité – ils sont sur le tranchant de l’évolution. Nous sommes tous sur le tranchant de l’évolution. Par nos actions, nous mettons en oeuvre le futur. C’est là où se situe notre responsabilité. Oublions les plans démesurés pensons à nous-même comme un instrument, ou, plutôt qu’un instrument, pratiquement un pseudopode de l’évolution. Nous sommes l’évolution pour nous-mêmes.
WIE:Pouvez-vous nous dire ce que signifie être sur le tranchant de l’évolution ?
MC:Si nous élargissons notre vue à cette notion de karma, cela signifie que toutes nos actions ont des répercussions partout. Vous pouvez agir d’une façon qui permettra à l’évolution d’avancer vers la complexité, en étant sympathique avec votre épouse, avec vos enfants, en essayant d’enseigner aux autres, en travaillant mieux, en essayant de faire voir que le travail bien fait est plus important que son salaire. Surtout, en endossant la complexité en cherchant à favoriser la différentiation ou la particularité, en encourageant l’intégration ou le lien avec quelque chose de plus grand à chaque fois que vous avez le choix dans la vie, vous devenez l’évolution. Vous êtes alors l’incarnation de la complexité qui s’avance dans l’avenir.
WIE:Tout ce que vous mentionnez - prendre ses responsabilités les uns envers les autres, pour le travail, pour la terre - sont des affirmations de vie. Alors, est-ce que l’évolution a un but ?
MC:L’évolution n’a pas un but dans le sens humain ordinaire où nous l’entendons, pour autant que je le sache. Mais parce que nous sommes des êtres humains, nous pouvons lui donner un but. Nous sommes maintenant dans une position où nous sommes responsables de l’évolution, de la vie. Ce n’est plus d’un univers irréfléchi dont il s’agit. Je veux dire que c’est un univers irréfléchi qui a engendré par la complexification une réflection qui maintenant doit décider où nous voulons aller.
Donc, en ce sens, l’évolution est désormais pourvu d’un but, me semble-il. C’est notre propre but. Et nous devons décider ce qu’il est. Ce que j’essaie de faire valoir, c’est que la complexité, qui a été dans le passé ce que l’évolution a généré intentionnellement ou non nous a donné l’occasion de dire : « Oui. C’est ce que nous voulons voir arriver. C’est ce dont nous voulons être des agents conscients. »
WIE:Deux penseurs spirituels importants du milieu du XXème siècle, Sri Aurobindo, le maître spirituel indien, philosophe et poète, et Teilhard de Chardin, le paléontologue français jésuite, ont parlé du but de l’évolution dans une perspective spirituelles. Aurobindo y voyait une intention divine, déjà « engagée » ou « impliquée », dans la matière tout comme dans la conscience humaine. Dieu est réalisé ou manifesté peu à peu à travers l’évolution. Il écrit :
L’animal est un laboratoire vivant dans lequel la Nature, est-il dit, a façonné l’homme.
L’homme lui-même pourrait être un laboratoire pensant et vivant en qui et avec qui, par sa coopération consciente, elle veut façonner le surhomme, le dieu.
Ou ne devrions-nous pas dire, plutôt, manifester Dieu ?
Car, si l’évolution est la manifestation progressive par la Nature de ce qui dormait ou travaillait en elle, impliquée en elle, c’est aussi la réalisation évidente de ce qu’elle est secrètement.
S’il est vrai que l’Esprit est impliqué dans la Matière et que l’apparente Nature est le Dieu secret, alors la manifestation du divin en l’homme et la réalisation de Dieu au dedans comme au dehors sont le but le plus élevé et le plus légitime qui soit pour l’homme sur terre.
MC:Oui. Oui. C’est très bien dit. J’aime aussi le fait qu’il en parle sous la forme d’un questionnement est-ce ? ne devrait-ce pas être ? Parce qu’il est vrai qu’il n’y a aucune raison de ne pas regarder les choses ainsi. En fait, c’est probablement la meilleur façon de regarder. Je découvre ma propre responsabilité au bord extrême de ce qui est peut être connu dans les limites de ma compréhension du moment. Et je peux affirmer qu’il y a bien plus au-delà. Mais ce qui est là, ce qui est probablement là, ne m’est pas révélé. Alors je ne peux affirmer que cela est ma tâche. Si je le faisais, je deviendrais prophète, ou gourou, ou quelqu’un de ce genre. Et ce n’est pas ce que je suis. Donc, je ne le fais pas, même si je pense que c’est probablement vrai.
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