navbar

table des matières

introduction par
andrew cohen

le gourou et le pandit

beatrice bruteau

sri aurobindo

mihaly csikszentmihalyi


Dans le courant avec l’âme

Entretien avec Mihaly Csikszentmihalyi



WIE:Dans vos livres, Le Soi en évolution et Trouver le Courant, vous parlez de l’évolution, et plus particulièrement de l’évolution humaine. Pourriez-vous définir ce que vous entendez par « évolution » ?

MIHALY CSIKSZENTMIHALYI: Sur le plan le plus abstrait, j’entends par « évolution » la complexité croissante de la matière qui conduit à une plus grande possibilité de conscience. En cela, je diffère de Teilhard de Chardin. Il pensait que les rochers avaient une conscience en rapport avec leur propre organisation matérielle. Je ne sais pas si cela est vrai ou non, mais d’après lui, partout où la matière est organisée de façon systématique, il y a un niveau de conscience proportionnel, qui atteint son apogée dans le système nerveux de l’être humain parce que c’est le système le plus compliqué, où des informations de toutes sortes sont codées et emmagasinées. Les odeurs, les images, les sentiments et les pensées peuvent être emmagasinées parce qu’il y a assez d’espace et que les unités sont connectées. On peut ainsi établir des parallèles, voir des similarités, déduire des relations de cause à effet, etc.
C’est un système organisé de façon très complexe, très imbriqué et finement différencié, et très intégré. Ce sont les deux dimensions de la complexité que l’on retrouve toujours dans l’évolution : différenciation et intégration. La différenciation, c’est l’utilisation de différentes parties, par exemple les différentes cellules de notre cerveau, les différents neurones, pour enregistrer des informations. En même temps, ces différentes cellules sont connectées l’une à l’autre, ou intégrées, et se parlent l’une à l’autre, pour ainsi dire. D’accord ? Elles peuvent échanger des informations. C’est une façon de voir l’évolution : le processus par lequel la matière devient plus complexe, pour aboutir à un degré de conscience plus complexe.
Bien entendu, le résultat de ces progrès de conscience chez l’humain s’étend au-delà du corps. On voit alors l’évolution sur le plan culturel, car nous sommes capables d’enregistrer des informations non seulement dans le cerveau mais aussi dans les peintures rupestres, les bâtiments, puis les livres, les ordinateurs, etc. Cela accroît la quantité d’informations sur l’univers que nous sommes capables, en principe, d’appréhender.
Mais je ne pense pas que la direction de l’évolution soit établie dans un sens ou dans un autre. En devenant conscients de ce qui se passe, nous devons décider par nous-mêmes de la finalité de cette information et où elle doit aller. Et je pense qu’à un niveau abstrait les propriétés de ces décisions sont encore la différenciation et l’intégration. Nous avons besoin d’un avenir où les gens soient libres de développer le schéma unique qu’ils portent dans leurs gènes, il faut que cette liberté s’épanouisse autant que possible, mais en même temps que chacun ait conscience de participer à quelque chose de plus vaste que l’individu. C’est là qu’intervient l’intégration elle commence avec l’impression d’appartenir à une famille, à un groupe ethnique, à une Eglise et à une nation. Mais si on ne comprend pas qu’on est aussi une partie de l’ensemble des systèmes vivants et de la planète qu’il y a quelque chose au-delà de ce que nous pouvons sentir si on ne comprend pas cela, l’évolution ne pourra pas se produire avec succès, pour autant que je sache.

WIE:Quels sont les catalyseurs de l’évolution ?

MC:C’est une bonne question. Dans le passé, bien sûr, il y a eu des changements aléatoires tels que l’impact d’astéroïdes sur la Terre, tuant certaines espèces et permettant à d’autres de prendre le relais. Il y a aussi l’explication selon laquelle c’est l’entropie qui mène l’évolution, parce que toutes les espèces essaient de tirer le plus possible de l’écosystème en faisant le moins d’effort possible. Et cela correspondrait à la seconde loi de la thermodynamique [tous les systèmes deviennent désordonnés avec le temps]. S’il n’y avait pas d’entropie, en d’autres termes si les choses ne tendaient pas à se décomposer et se dissoudre en rivalisant avec d’autres formes, alors on ne verrait pas nécessairement apparaître des formes mieux adaptées, aptes à se répandre. D’accord ? On pourrait donc affirmer à partir de là que c’est parce que la compétition continuelle pour la survie élimine les formes les moins bonnes, que les formes mieux adaptées peuvent être reconnues, avalisées et développées.
Par exemple, au lieu de courir après un cerf, quelqu’un se met à le poursuivre à cheval. Il dépense moins d’énergie pour se nourrir, et le cheval, soudain, a beaucoup de succès. Les Indiens des plaines d’Amérique ont adopté les chevaux en un laps de temps très court après l’introduction de ces animaux par les Espagnols. Ils ont vu à quel point ils étaient utiles, combien ils pouvaient économiser leur énergie. Et c’est la même chose avec les armes. Ce principe, à mon avis, s’applique à toute l’évolution technologique, à l’évolution des outils, à l’évolution des techniques qui permettent de faire barrage à l’entropie dans une certaine mesure. On économise de l’énergie, c’est pourquoi on les adopte. Si une espèce trouve le moyen d’extraire plus d’énergie que les autres de son environnement, en faisant moins d’effort, alors cette espèce aura l’avantage pendant un certain temps. C’est probablement le point de vue le plus réductionniste que l’évolution soit basée sur l’entropie elle-même.
Je crois à la théorie du "rasoir d’Occam"*, cependant, bien que je ne soutienne pas cette vue limitée à l’entropie. Je dis simplement que c’est une façon pour certains d’expliquer ce qui catalyse l’évolution.

WIE:Y a-t-il d’autres points de vue qui vous paraissent plus justes ?

MC:L’entropie peut être vue comme l’impulsion originelle à essayer des formes différentes, mais quand on arrive à l’être humain, être conscient, d’autres règles peuvent s’appliquer. Ce sont les règles qui naissent de l’expérience, de la réflexion sur l’histoire, sur ce qui se produit autour de l’être humain. Et cette réflexion nous dit : « Attendez une minute, ce ne peut être tout ce que nous sommes, tout ce que nous pouvons faire. Il y a de meilleures façons de le faire ». A ce stade, nous avons la possibilité d’aller au-delà de ce que nous avons appris avant. Beaucoup des apports de l’art, la religion, la littérature, la philosophie, sont nés de ce besoin d’aller au-delà de ce que nous étions auparavant.
Certains avancent que nous ne sommes capables de réfléchir sur notre propre pensée que depuis environ 3000 ans. Une fois que ce ceci est arrivé, les anciennes règles de l’évolution ont commencé à changer. Nous ne sommes plus soumis autant qu’avant au déterminisme de nos gènes. Nous ne sommes plus soumis autant qu’avant à une influence déterminante de notre environnement social et culturel. Nous dépendons moins de l’entropie qu’auparavant. Ceci est un pas plutôt récent de l’évolution. Très récent, même, si nous tenons compte du temps qu’il nous a fallu pour passer, disons, de « Lucy » [notre lointain ancêtre bien longtemps avant Cro-Magnon] à Homère écrivant L’0dyssée plus de trois millions d’années. Et soudain, bingo ! Nous jouons une partie vraiment nouvelle. Et nous faisons de nombreuses erreurs, notre espèce fait de nombreuses erreurs, mais c’est aussi une opportunité magnifique.

WIE:Alors ce nouveau catalyseur de l’évolution est inhérent aux êtres humains ?

MC:C’est inhérent à cet être particulier qui a sa façon à lui de traiter l’information, avec un cerveau très complexe. Alors, oui, c’est bien inhérent aux humains. Je ne pense pas que quelqu’un l’ait mis en nous. Je ne souscris pas à l’interprétation, disons, religieuse, d’après laquelle une sorte d’esprit extérieur à nous serait infusée en nous. Je pense que ce que nous appelons « l’âme » provient de la complexification de notre corps, essentiellement de notre cerveau.
Si vous examinez la version pré-chrétienne de « l’âme », vous verrez qu’ on ne parlait n’était pas spécialement d’une substance différente infusée ou injectée dans le corps. On se référait à une qualité humaine qui était de donner un surplus d’énergie pour le bien des autres, sans avoir besoin de capter tout pour soi-même. J’en suis arrivé à la conclusion que « l’âme » est vraiment notre façon de penser afin de ne pas accaparer toute notre énergie psychique à notre seul bénéfice individuel en confort, richesse ou prestige. Une partie de cette énergie est consacrée au bien-être d’autrui ou de quelque chose d’autre, à une autre finalité. Pour ma part, c’est cela, l’âme. C’est la tête de pont de l’évolution, cette avancée où l’on cesse de consumer toute notre énergie dans un projet personnel, où l’on se permet d’en consacrer une part au profit des autres, y compris à la planète.


Le Courant pour l’Evolution

WIE:Au cours de votre recherche, vous avez insisté sur ce que vous appelez "le courant", ou l’expérience humaine optimale, comme ayant un rapport important avec l’évolution. Pouvez-vous l’expliquer ?

MC:Je soupçonne - et bien sûr je ne peux le prouver - que si un organisme, une espèce découvre une expérience positive en faisant quelque chose qui étend ses capacités, elle apprend ; autrement dit, si vous prenez plaisir à sortir la tête de votre trou et à essayer d’opérer de votre mieux, ou même, au delà de votre mieux, si vous tombez sur cette heureuse combinaison de facteurs, alors vous apprendrez, et vous deviendrez meilleur dans ce que vous faites, vous inventerez et vous découvrirez de nouvelles choses. Il semble que notre espèce a reçu un véritable don dans ce type de soif qui nous fait pousser sur l’enveloppe. La plupart des autres espèces se contentent de satisfaire leurs besoins élémentaires ou de rétablir leur niveau d’équilibre. Elles ont mangé ; maintenant elles se reposent. Voilà. Mais dans notre système nerveux, peut-être par hasard ou occasion opportune, une association s’est faite entre le plaisir et le défi, ou l’envie de chercher de nouveaux défis.

WIE:Il y a donc un rapport entre le plaisir et le désir de répondre à des défis ?

MC:Oui. Comme dans la plupart des espèces, nous avons développé des connexions dans notre système nerveux entre la nourriture et le plaisir, entre le sexe et le plaisir. Si nous n’avions pas établi ses rapports, nous ne mangerions probablement pas autant ou nous ne nous reproduirions pas autant. La survie elle-même, en un sens , dépend de ce plaisir que nous trouvons dans les choses qui lui sont nécessaires. Mais quand on commence à apprécier ce qui est au-delà de la survie, alors il y a de bonnes chances qu’on se transforme et qu’on évolue. Et puisque cet état dont je parle, « le courant », dépend de l’accroissement de l’habilité grâce à des défis poussés toujours plus loin, il nous conduit à plus de complexité, ce qui signifie à plus de différentiation et d’intégration de l’organisme.

WIE:Revenons au « courant ». Pourriez-vous nous expliquer ce que c’est ?

MC:J’ai fait mon doctorat, dans les années soixante, sur les jeunes étudiants de l’Institut d’Art de Chicago. J’ai remarqué je le savais aussi par mon expérience que lorsqu’ils commençaient à peindre, ils entraient pratiquement en transe. Ils ne semblaient rien remarquer mais ils se mouvaient comme s’ils étaient possédés par quelque chose d’intérieur. Quand ils terminaient une peinture, ils la regardaient et se sentaient bien pendant quelques minutes, puis ils la rangeaient et n’y pensaient plus. Ce qui devenait important, c’était la prochaine toile.
Apparemment, il y a quelque chose dans le fait d’être totalement immergé dans une peinture quelque chose de si attirant qu’on en oublie tout le reste, sauf éventuellement de manger, dormir et aller aux toilettes. J’ai cherché à comprendre ce que les psychologues avaient écrit à ce propos, cet état d’implication totale. Et je n’ai pas trouvé grand chose. J’ai constaté qu’ils avaient largement négligé cet aspect du comportement humain. Et quand ils en parlaient, c’était surtout comme d’un moyen pour parvenir à une fin, sans l’appréhender comme une motivation en soi.
Dans les années soixante dix, j’ai discuté avec des joueurs d’échecs, avec des alpinistes, des musiciens, et des joueurs de basket, en leur demandant de me décrire leur expérience quand ce qu’ils étaient en train de faire se passait vraiment bien. Je m’attendais à des histoires complètement différentes. Mais les interviews sur bien des points convergeaient vers une même qualité d’expérience. Par exemple, le fait d’être totalement immergé dans ce que l’on fait, dans un état de concentration intense, de savoir ce que l’on a à faire à chaque instant, d’avoir des « feed-back », ou retour d’information, très rapides et précises sur l’avancement du travail, et de sentir qu’on a élargi ses compétences sans pour autant être débordé par tout ce qui sollicite de nouveaux actes. Autrement dit, le défi, dans ces cas, est à la mesure des compétences. Et quand ces conditions sont présentes, on se met à oublier tout le reste, tout les tracas de la vie quotidienne, à oublier notre moi en tant qu’entité séparée de ce qui est en train de se passer on sent qu’on est fait partie de quelque chose de plus vaste et que qu’on suit simplement la logique de l’activité qui a lieu.
Tous disait qu’ils étaient comme portés par un courant, spontanément, sans effort, comme dans un flux. On oublie aussi le temps et on ne craint pas de perdre le contrôle. On pense pouvoir contrôler la situation si nécessaire. Mais c’est dur, car les défis sont durs. Cela parait sans effort et en même temps cela dépend complètement de la concentration et du talent. C’est une situation paradoxale où l’on sait qu’on est à la bonne limite, entre les deux pôles de l’anxiété et de l’ennui. On opère sur cette étroite limite où l’on peut tout juste faire ce qui doit être fait.
Depuis, des collègues ont interrogé des dizaines de milliers de personnes dans le monde - des femmes qui font de la tapisserie dans les montagnes de Bornéo, des moines méditants des pays européens, des contemplatives catholiques de l’ordre des Dominicains et bien d’autres. Ils disent tous la même chose. Le « courant » semble être un état phénoménologique identique dans toutes les cultures. Ce que font les gens pour être dans cet état peut varier, mais l’expérience elle-même est décrite en termes similaires.

WIE:Alors vous voyez le courant comme une force positive de l’évolution ?

MC:D’un point de vue individuel, c’est une expérience très positive car elle procure le plus mémorable, le plus intense des plaisirs dans la vie. Mais ce n’est pas si simple, car ce courant comporte deux dangers pour le développement ou l’évolution. Le premier, au niveau individuel, est de créer un penchant si fort que la personne devient de plus en plus dépendante d’un certain ensemble de défis, et quand le filon est épuisé, elle se retrouve sans ressource. Par exemple, j’ai toujours été frappé de voir le nombre de grands joueurs d’échecs qui tombaient dans toutes sortes de névroses une fois qu’ils avaient battu les joueurs du monde entier et qu’il n’y avait plus rien à faire. Donc, ça c’est le danger au niveau individuel un arrêt de la croissance personnelle.
Au niveau social, le danger est qu’on peut trouver le courant en jouant des parties à somme nulle, c’est à dire que quelqu’un doit perdre pour qu’on puisse gagner. Par exemple, à la guerre, on peut se sentir dans le courant en étant sur la ligne de front. Tout est clair, centré et on sait exactement ce qu’on a à faire. Beaucoup, au retour de la guerre, trouvent la vie civile très morne, très ennuyeuse, à côté de leur expérience du front.

WIE:Alors comment fonctionne le courant pour faire avancer l’évolution ?

MC:En un sens, le courant est le moteur de ce besoin humain d’aller au-delà de ce que nous avons. Dans la créativité ou l’expérience optimale, j’ai découvert que c’est toujours un combat, où l’enjeu est essentiellement de nous ouvrir tout en plongeant profondément en nous-même. Ce sont ces deux processus - différentiation et intégration - qui doivent marcher main dans la main pour que la complexité puisse évoluer. Donc, je vois le courant comme une dynamique fondamentale de l’évolution de la complexité. Il nous donne le stimulant, la motivation, la gratification pour aller au-delà de ce que nous avez. Mais il ne vous donne pas une direction éthique, donc je dirais qu’à ce courant doit se joindre l’âme.

*rasoir d’Occam: Nom donné à la règle philosophique et scientifique d’après laquelle, entre deux théories ou explications rivales, il faut préférer la plus simple.





Commander ce
    numéro
(version anglaise uniquement)


Vous abonner à
    What is
Enlightenment?

(version anglaise uniquement)


envoyer ce lien
à un ami



navbar
accueil numéros précédents page du fonadateur nous contacter nous aider