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Le Gourou et le Pandit
Dialogue entre Andrew Cohen et Ken Wilber
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" TU NE JUGERAS PAS "
AC : Tant que le chercheur de
vérités supérieures demeure fermement
retranché dans le mème vert, la relation
maître-élève est quasiment en
dysfonctionnement. On vient à un enseignant de
libération pour évoluer spirituellement. Mais
cette position retranchée particulière va souvent
miner la capacité de l'enseignant à aider la
personne qui est venue le trouver dans le but d'évoluer,
parce que la relation maître-élève,
lorsqu'elle est authentique, va exiger une transformation non seulement une affirmation horizontale mais une
transformation verticale.
KW : Et l'étudiant doit accepter le " jugement "
qu'il est dans une position de conscience inférieure, du
moins sur cette question particulière.
AC : Oui, exactement, c'est un grand problème.
Lors d'une récente retraite, la question du jugement est
devenue un sujet de discussion très houleux. J'ai dû
passer beaucoup de temps à expliquer qu'une grande partie
du processus évolutif repose sur le fait de cultiver une
capacité essentielle, celle du discernement de
voir les choses plus clairement. J'ai dû me plier en quatre pour
aider chacun à comprendre que la monde manifesté
est fait d'objets qui sont en relation les uns avec les
autres, et qu'être capable de voir clairement la nature de ces
relations n'implique pas nécessairement un
jugement négatif, mais est simplement
l'expression d'une discrimination claire. Si l'on aspire
à avoir une relation libérée à
l'expérience humaine, alors on doit être capable de voir
les choses clairement afin de savoir faire les choix justes,
savoir répondre de la façon la plus
appropriée, quelles que soient les circonstances. Et pour
cela, Dieu nous en préserve, on doit de toute
évidence être prêt à porter des jugements !
J'ai remarqué, et tout particulièrement
chez ceux qui sont engagés dans la dimension spirituelle
de la vie, qu'il y a une peur extraordinaire, allant parfois
jusqu'à la superstition, de toute conclusion sur quoi que
ce soit qui pourrait être vue comme autre chose que...
KW : ... l'acceptation de toutes les
positions.
AC : Oui, ce qui en soi-même est une position
impossible à tenir !
KW : Encore une fois, ce dont nous parlons fait partie du
côté réellement négatif, de la
version pathologique de cette vague de développement. Il
y a évidemment des sortes de jugements qu'une personne
avancée, ouverte d'esprit et soucieuse des autres ne doit
pas faire. Il y a des façons dont nous ne devons
pas porter de jugements. Nous ne devons pas porter de
jugements basés sur des préjugés basés sur la couleur de la peau, l'orientation
sexuelle, les croyances religieuses et ainsi de suite. Mais il y
a des types de jugement, de conscience discriminante, qui sont
positifs et nécessaires comprenant d'ailleurs
la partie saine de la position pluraliste. La position
pluraliste postmoderne est que certains types de jugements ne
doivent pas être portés, ce qui est en soi un jugement
très appuyé. D'autres types de jugements,
traditionnellement reconnus comme sagesse de discrimination,
doivent être portés. Ils ont à voir avec
les degrés de profondeur non pas entre les êtres
humains mais à l'intérieur de tout être
humain. On peut être, par exemple, pré-rationnel,
rationnel, ou trans-rationnel ce sont des niveaux de
développement de plus en plus élevés. Notre
perspective peut être égocentrique, ethnocentrique ou
mondialocentrique ce sont des niveaux de
développement de plus en plus élevés. Une
personne mondialocentrique condamnera avec justesse un jugement
ethnocentrique. Ces sortes de hiérarchies sont
très importantes car elles représentent des
degrés de vérité, d'inclusion et de
compassion. Mais si tu te retrouves coincé dans le
mème vert [ou code de valeurs dit " vert "], tu
restes bloqué. Tu ne peux faire de choix. Tu ne peux
prendre de décisions parce que TOUT jugement et TOUTE
hiérarchie sont supposés être mauvais. J'appelle
cela " la folie d'absence de perspective ".
AC : Ces hiérarchies que tu décris
représentent de vraies structures qui existent
dans la réalité, de vraies structures de
développement. Ce ne sont pas que des fabrications
conceptuelles subjectives.
KW : Oui, ces vagues générales de
déploiement existent, et elles représentent ce que
nous appelons des " hiérarchies emboîtées "
ou des " holarchies " de développement ainsi le
mondialocentrique est plus élevé que
l'ethnocentrique, qui est plus élevé que
l'égocentrique. C'est mieux d'être
mondialocentrique que d'être ethnocentrique, et on peut ainsi
juger de façon très catégorique un
préjugé ethnocentrique. Il est ironique que le
" mème vert " soit lui-même si souvent investi
dans des jugements hiérarchiques, tout en niant que les
hiérarchies existent.
AC : C'est contradictoire.
KW : Absolument. Il est assez largement établi
parmi les philosophes que le postmodernisme est criblé de
contradictions performatives internes. Condamnant chez les
autres ce dont il est constamment coupable, il juge sans cesse.
Par exemple, lorsqu'il assure que " les liens valent mieux que
les rangs ", eh bien, c'est une hiérarchisation de
valeurs. Donc il condamne de façon hiérarchique
les hiérarchies !
L'aspect positif, encore une fois, c'est que le
mème vert nous débarrasse des mauvaises
hiérarchies, mais ce faisant, par son aspect
négatif, il perd toutes les bonnes hiérarchies
aussi. Et comme nous le disions, cette position se retourne vite
contre elle-même et porte sa propre contradiction. La vague
verte elle-même est le produit d'un déploiement
évolutif de nature hiérarchique, passant du
traditionnel, au moderne, au postmoderne. En condamnant de cette
façon toute hiérarchie, le mème
vert condamne le processus même qui a produit sa position
supérieure.
AC : C'est ce qui est si éclairant dans cette
question : la prise de conscience que le fait de condamner toute
hiérarchie scie la branche sur laquelle nous sommes
assis.
KW : Lorsque tu te retrouves face à des
étudiants qui s'expriment ainsi, que fais-tu exactement ?
Comment, d'un côté, apprécies-tu le fait
qu'ils ne veuillent plus porter de jugements disons
ethnocentriques ou homophobes, tout en les aidant par ailleurs
à comprendre qu'ils doivent porter des
jugements ? Nous devons tous juger sur la base de la profondeur
de notre propre conscience. Et il y a des états
supérieurs et des étapes
supérieures de conscience vers lesquels l'aspirant
spirituel doit se diriger s'il veut grandir et évoluer.
Ces états plus évolués portent des
jugements sur les états inférieurs et plus
grossiers, tout comme le mondialocentrique porte avec raison des
jugements sur l'ethnocentrique.
AC : La réponse à cette question serait
que le mentor spirituel, s'il ou elle est authentique, devrait
être capable de démontrer à l'élève
qu'il y a une différence vivante et sensible
entre leurs niveaux de conscience respectifs, qui peut être
reconnue de façon objective. Et espérons que cela
génère un peu d'humilité chez
l'étudiant ainsi que beaucoup de tension
évolutive, d'inspiration éveillée et un
intérêt authentique à rencontrer le mentor
à son niveau.
LA CONSPIRATION DE LA MEDIOCRITE
KW : Chez un étudiant qui a un très mauvais
cas de boumerite pour ainsi dire tout
créatif culturel, les cinquante millions dans leur
totalité la position intérieure est :
" Je me tiens à ma position et personne ne peut
me dire ce que j'ai à faire. Mon état tel qu'il
est a la même valeur que celui de tout autre. " Cette position
tue dans l'œuf toute véritable transformation.
Par exemple, beaucoup de personnes qui sont impliquées
dans ce que j'appelle le bouddhisme malade de la
boumerite nient l'importance du satori ou
éveil ou révélation. Car c'est dire qu'il y
a des états plus élevés que d'autres et nous ne devrions pas juger de façon si
catégorique. Mais réveillez-vous ! Certains
états sont plus élevés. Et toute
la raison d'être du bouddhisme est jetée par la fenêtre
parce qu'elle offense l'ego pluraliste. Quelle horreur !
AC : La vraie question c'est qu'avec la "
boumerite " la vraie transformation radicale est contraire
à la règle.
KW : Oui. Mais c'est obligé.
AC : Oser même parler de transformation radicale est
contraire aux lois non écrites, sans même aller
jusqu'à appeler d'autres vers un niveau plus
élevé. On vous remettra vite à votre place
si vous le faites. Mais si la possibilité d'une
transformation authentique n'est pas déclarée, si
personne n'est prêt à la démontrer publiquement et
à appeler d'autres à la vivre, personne ne va
savoir que c'est possible. Ainsi, sans s'en rendre compte, tout
le monde participe à la conspiration de la
médiocrité.
KW : Oui, la conspiration de la
médiocrité : le but de cette conspiration,
fondamentalement, est d'exprimer notre ego au lieu de le
transcender ou de le laisser tomber. L'idée est que " si
je peux exprimer avec sensibilité et
sincérité la contraction de mon moi, d'une
certaine façon, je suis spirituel. " Alors existe la
convention des moi contractés qui est le
fondement de la spiritualité atteinte de
boumerite. Dire que c'est un problème est un
euphémisme. Cela m'inquiète qu'un grand nombre
d'enseignants adhèrent à cette sorte de pluralisme
postmoderne du " plat pays " de l'esprit.
AC : Je pense que cela tient en partie au fait que
beaucoup de ceux qui enseignent aujourd'hui ont eux-mêmes eu
très peu d'expérience d'éveil ou de
satori, voire même aucune. Si l'on est enseignant et
que l'on a très peu d'expérience authentique sur
laquelle baser son enseignement, on va se retrouver dans une
position comme celle que tu décris.
KW : Je crois que c'est une partie de la
vérité. Ce qui est plus préoccupant, ce
sont ces enseignants que je connais, qui ayant vécu un
satori très puissant l'interprètent avec
leurs mécanismes mentaux déjà en place. Ils
l'interprètent donc du point de vue de la
boumerite, du " mauvais mème vert ", le
pluralisme plat. Et franchement je trouve cela très
perturbant.
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