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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le Tantra... (sans oser le demander)

Entretien avec Miranda Shaw


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WIE:D'accord. Il y a donc cette intense expérience érotique sur laquelle vous êtes complètement concentrée.

MS:Oui, et ensuite vous appliquez votre réalisation du vide. Cela déconstruit l'expérience érotique. Vous la voyez comme vide. Pendant ce processus de déconstruction, tout élément qui peut créer de l'attachement est enlevé; vous vous enlevez vous-même de l'expérience en tant que celui qui vit l'expérience. Vous enlevez l'objet de la béatitude en tant que producteur de la béatitude. Vous enlevez l'interprétation de l'expérience comme béatitude, vous enlevez même le mot « béatitude ». Pendant la déconstruction des différents aspects de la béatitude, l'expérience est transformée d'un plaisir, d'une béatitude ordinaire en béatitude transcendante, sans caractéristiques et qui ne peut pas être décrite.

WIE:La béatitude, est-elle vraiment transformée ou est-ce que vous enlevez simplement tout ce que vous lui avez superposé afin de révéler ce qu'elle est déjà ?

MS:Dans l'analyse tantrique, vous enlevez les obstacles à l'expérience pleine et vraie de la béatitude. Selon le tantra, cette béatitude transcendante est présente à tout moment de l'expérience, mais elle est cachée par tout ce que nous projetons sur notre expérience, qui correspond aux attentes de l'ego dans une pareille situation.

WIE:Un des sujets principaux de votre livre est la relation homme / femme et le rôle des deux sexes. Vous expliquez très clairement que dans la pratique du yoga sexuel tantrique les hommes sont sensés adorer les femmes. Dans le texte les hommes sont nommés "adeptes", "serviteurs", ou même "esclaves" des femmes ; quant aux hommes, il leur est particulièrement recommandé de "prendre refuge dans la vulve d'une femme estimée" et qu'ils devraient même "être prêts à toucher et ingérer toute substance venant du corps de la femme."

MS:Et de lécher toute partie de son corps si cela lui est demandé!

WIE:C'est un degré extrême d'empressement à adorer et à accepter une relation clairement subordonnée à la femme. Cela revient littéralement à traiter la femme comme une déesse.

MS:Comme une déesse, oui. Le but de la pratique tantrique est de se transformer en divinité. La réalisation qu'elle est par essence une déesse ou un Bouddha féminin fait partie du chemin de la femme. La façon dont l'homme la traite l'aide dans sa compréhension émergeante de son essence éveillée. S'il la traitait simplement comme une égale ou comme une subordonnée, elle devrait se battre contre cette vision et cette manière d'être avec elle afin de pouvoir réaliser sa divinité innée. Les femmes tantriques ne veulent pas faire ça.

WIE:Si l'incarnation de la divinité est un des buts principaux du tantra, c'est aussi le but de l'homme?

MS:Oui, absolument.

WIE:La femme, le traite-t-elle comme un dieu alors?

MS:Il réalise aussi sa divinité innée et sa bouddhéité, mais il pense que la véritable expression de sa bouddhéité est d'honorer la divinité de la femme. Dans cette façon de voir le monde, c'est à la femme qu'il revient de canaliser les énergies éveillées, l'énergie de transformation, dans le monde d'une façon puissante. C'est le rôle de l'homme de recevoir ces énergies et de les honorer ainsi que leur source. Certains hommes peuvent ne pas être d'accord mais c'est le point de vue tantrique.

WIE:Dans votre livre, vous mentionnez qu'en amenant la femme au seuil de l'excitation, "un homme doit faire attention à ne pas la détourner de sa pleine conscience." Comment fait-il cela?

MS:C'est une question de virtuosité, de précision, de délicatesse. Il ne peut pas l'approcher d'une façon négligée. Il me semble que délicatesse est le meilleur mot. Il ne doit pas s'imposer à elle par ses avances mais faire naître le plaisir en elle. C'est une toute autre direction. Elle implique une grande attention à l'état d'esprit de la femme et à son niveau d'excitation. Elle écarte l'agressivité qu'on trouve dans l'acte sexuel où l'homme passe par un jeu d'étapes, préconçues dans sa tête, avant d'atteindre son but, le plus rapidement possible.

WIE:Cela la distrairait-elle de sa méditation?

MS:Sans aucun doute.

WIE:Dans ce qui se fait autour de nous en occident au nom du tantra, y a-t-il des pratiques qui sont à la hauteur du sérieux que vous venez de décrire?

MS:Les occidentaux en général n'ont pas le même fondement que les pratiquants orientaux. Par exemple, la pratique du Tantra en Inde, au Népal et au Tibet demande en moyenne cinq ans d'études de la philosophie du vide. Les gens qui envisagent la possibilité de pratiquer le tantrisme se posent mutuellement des questions telles que: "Quelles philosophies du vide avez-vous étudiées?" "Quels textes?" Ils se questionnent sur les aspects techniques du vide. Quel occidental ferait cela ? La concrétisation de la pratique tantrique est l'union de la béatitude et du vide. Si vous ne comprenez pas ce qu'est le vide, vous ne pouvez pas déconstruire vos émotions, et c'est essentiel dans la pratique tantrique. Que faites vous de la peur, de la colère, du désir intenses quand ils surgissent ? Comment déconstruire ces émotions si vous ne comprenez pas le vide ? Ce n'est pas de la psychothérapie.

WIE:J'ai cru comprendre que c'est aussi une pratique tantrique de s'imaginer pratiquer un yoga sexuel sans vraiment avoir un partenaire physique.

MS:C'est une pratique pour les moines parce qu'ils ne veulent pas renier leur voeu de célibat. Ils considèrent cette pratique comme une préparation à une vie future dans laquelle ils pourront pratiquer avec une partenaire.

WIE:Dans cette pratique de visualisation, est-ce qu'ils s'y engagent à tous les niveaux, si je peux dire ? Est-ce qu'ils provoquent en eux-mêmes une excitation ?

MS:Ils sont supposés le faire. Ils apprennent à canaliser cette énergie tout seuls. Ils ne l'amènent pas jusqu'au point libérateur mais ils la réveillent et la contrôlent.

WIE:En plus de votre étude des textes tantriques, vous avez aussi fait deux ans et demi de recherche sur place en Asie. Vous mentionnez que vous avez vu un certain nombre de yogis et yoginis. Vous en avez rencontré combien que vous avez ressentis comme de véritables maîtres tantriques?

MS:Plus d'une douzaine. Ils n'étaient pas tous enseignants mais ils étaient tous des pratiquants sérieux et des maîtres experts. J'ai aussi rencontré quelques contrefaçons.

WIE:Qu'est-ce que vous a convaincu qu'ils étaient de vrais maîtres?

MS:Je leur parlais des pratiques et je regardais aussi leur niveau ou leur intensité de conscience, leur capacité à être complètement présents dans l'instant même. On développe aussi une sensibilité à ressentir la pureté du corps yogique de la personne avec laquelle on parle. On peut observer leur manière de se mouvoir et leur façon de se comporter, la gravité, la dignité, la conscience complète de leur présence - si leurs mouvements sont ceux d'une divinité, s'ils communiquent le divin et la perfection. Mais je ne m'arrêtais pas là. Si je pensais avoir trouvé quelqu'un, je le questionnais. C'est un processus très subtil.

WIE:Dans votre livre vous parlez de Lama Jorphel, qui étaient d'une certaine manière un maître pour vous. Avez-vous eu également d'autres enseignants ou était-il le seul?

MS:J'ai rencontré beaucoup de personnes impressionnantes, mais il était celui avec lequel j'ai travaillé le plus près pendant la période la plus longue. Il s'est vraiment impliqué dans mon projet et il s'est intéressé à me guider sur un plan personnel autant qu'intellectuel. Etant un maître tantrique il ne s'intéressait pas seulement à me donner de l'information sur le tantra ou sur le développement spirituel. Tout son rôle d'enseignant est, évidemment, de guider et de transformer les gens. Très vite après notre première rencontre, il me demanda si je pratiquais la méditation. A cette époque, ce n'était pas le cas. Il m'a dit alors que si je voulais travailler avec lui, il faudrait que je fasse 100.000 prosternations en démarrant le jour même. Ainsi que 100.000 mantras de purification. J'ai simplement dit : "Oui." Je veux dire, comment pourrais-je avoir la prétention de demander un enseignement tantrique sans être prêt à faire une pratique?

WIE:Avez-vous aussi participé à des exercices tantriques plus avancés ? Ce n'est pas clair pour moi. Etiez-vous engagée vous-même dans les pratiques de yoga tantrique dont vous parlez ?

MS:La pratique tantrique est un secret. On ne peut en parler. Vous ne pouvez pas dire "J'ai fais ceci." "J'ai fait cela." C'est absolument interdit.

WIE:On en parle que de manière abstraite?

MS:Nous en parlons avec les personne avec lesquelles nous le pratiquons. Je parle des choses que je sais être vraies, de manière abstraite. C'est tout ce que je peux dire. J'ai écrit très peu d'un point de vue purement théorique. Ce que j'ai écrit, je l'ai soit vérifié moi-même soit j'ai parlé avec quelqu'un qui l'a vécu.

WIE:De toute évidence, Lama Jorphel vous a beaucoup confié pendant votre séjour avec lui. Pouvez-vous nous parler de ce qui a changé pour vous à la suite de ce séjour ?

MS:J'ai profondément changé à tous les niveaux grâce à mes recherches et à mes études, même à un niveau cellulaire. J'étais complètement transformée physiquement. Les personnes qui me connaissaient avant le début de ma recherche et qui m'ont vu à la fin de cette période ne m'ont pas reconnue.
De plus, ma compréhension des hommes a complément changé. J'ai découvert que les hommes sont capables d'honnêteté, de raffinement total et en fait d'éveil et qu'il est possible pour des hommes de soutenir les femmes d'une façon profondément spirituelle, non seulement émotionnelle. J'ai découvert une façon masculine de célébrer la femme dont je ne soupçonnais pas l'existence. J'étais aussi entourée par des images de divinités féminines, et le fait de voir le corps nu d'une femme dans un contexte religieux plutôt que commercial et séculier comme en occident, m'a profondément réaffirmée en tant que femme. Ma compréhension de ce qui est possible dans la relation homme/femme a changé ainsi que ma compréhension de moi-même en tant que femme. J'avais beaucoup intériorisé des attitudes fondées sur la honte provenant de l'occident, non seulement des attitudes de la culture dans son ensemble mais aussi des formes de hontes spécifiques qui m'avaient été infligées durant mon parcours personnel dont j'ai finalement été capable de me guérir.
Je dirais que j'ai découvert la force et le caractère pleinement sacré d'être femme grâce au tantrisme qui enseigne que la femme est pure et sacrée par essence. Il s'agit de nos cellules, de notre énergie comme un fait ontologique, et non pas seulement comme quelque chose que nous pouvons atteindre. Cela change l'orientation de notre chemin.

WIE:Il y a eu tellement d'abus de pouvoir de la part d'autorités spirituelles ces vingt dernières années, et en particulier, beaucoup de cas d'abus sexuels de la part d'enseignants dans la tradition bouddhiste qui prétendent pratiquer le tantrisme. Il semble que le mot "tantra" est souvent utilisé pour justifier ce qui s'avère n'être rien d'autre que la recherche d'une satisfaction sexuelle personnelle, souvent au dépens des disciples. Il est maintenant établi que même le grand Kalu Rinpoche, vénéré comme un des plus grands maîtres bouddhistes de l'époque moderne, considéré comme le Milarepa du vingtième siècle et par beaucoup comme un Bouddha vivant, a eu une relation sexuelle secrète avec sa jeune traductrice occidentale, June Campbell, qui affirme avec force, et d'autres qu'elle en témoignent, qu'elle a été menacée afin de garder secrète leur relation.

MS:Je ne doute pas un seul instant de la véracité de cette histoire. Elle a été contrainte à une relation d'exploitation sexuelle. Le mot "tantra" donne, malheureusement, un rempart derrière lequel la prédation sexuelle peut se cacher. Mais quand on regarde ce type de situation sexuelle de plus près on découvre que la pratique tantrique n'était pas ce qui avait motivé la relation. Vu la façon dont, par exemple, June Campbell décrit leur relation, elle n'avait rien de tantrique. Le but n'était pas une recherche mutuelle d'éveil. C'était de la pure exploitation. Ce n'est pas du tantra.
J'ai été abordée par des personnes qui me disaient tout simplement quelque chose comme "Fais l'amour avec moi et tu seras plus éveillée!" - ce qui n'est bien sûr pas du tantra. Si un enseignant spirituel fait des avance et dit, comme cela fut le cas pour June Campbell, que "faire cela c'est pour le bien du maître", on devrait savoir automatiquement qu'il ne s'agit pas là de tantra. Parce que dans le tantra, on n'a pas le droit d'utiliser l'autre à quelque niveau que ce soit. Je pense que les tantristes avaient prévu ce genre d'abus parce qu'il y a une règle qui dit qu'un homme ne peut pas demander directement à une femme d'entrer dans une relation tantrique. Il doit s'approcher d'elle et s'offrir à elle de façon subtile, indirectement par le langage du corps, par des signes et par une certaine langue secrète qu'ils utilisent. Il faut que ce soit complètement volontaire. Toute forme de contrainte est interdite dans le tantra.

WIE:En réfléchissant à cette question dans son ensemble, il me semble qu'il y a d'autre choses qui se révèlent par le fait qu'il y a autant de grands maîtres qui ne sont pas parvenus à faire la démonstration d'une relation éveillée à la sexualité. Je ne parle pas seulement des charlatans. Toute personne que je connais qui a rencontré Kalu Rinpoché dit qu'il était un être humain incroyablement beau, un rare exemple de pureté et d'humanité.

MS:Il était incroyable.

WIE:Alors, ma question est la suivante : Si même un homme comme lui, qui avait atteint un si haut niveau de pratique, dans une tradition où il y a un enseignement si élaboré sur la sexualité, n'arrive pas à vivre face à la pulsion sexuelle avec intégrité et dignité, est-il vraiment sage de recommander à quiconque de s'adonner à une pratique sexuelle comme chemin d'éveil?

MS:Ces abus et détournements justifient en réalité l'intention et la compréhension fondatrices du tantra, qui est de dire que si tu ne travailles pas directement avec ta sexualité, si tu la réprimes seulement ou si tu essayes de l'ignorer sans en être le maître, alors il est impossible de s'éveiller pleinement. Cette question ne va pas se résoudre d'elle même. Et elle ne va pas non plus disparaître toute seule si tu pratiques une vie de célibat. Ce que nous pouvons observer, même dans le cas d'un grand maître, est que si la sexualité est négligée, et qu'en même temps d'autres côtés de la personnalité, tels que le désir de pouvoir ou le désir d'accumuler, se développent, l'énergie sexuelle va alors pouvoir être utilisée par des dimensions non cultivées et corrompues de la personnalité. C'est toute l'idée du tantra : éveillons notre sexualité avec tout le reste ! Si nous ne le faisons pas, elle va refaire surface comme partie de la dimension non-éveillée de notre caractère et émerger de façon à nous causer de la souffrance à nous même et aux autres. Le but du chemin vers l'éveil est de cesser de souffrir et de cesser de faire souffrir les autres. Des cas comme ceux-ci démontrent tout simplement que quel que soit notre niveau d'éveil, il faut toujours faire attention à notre sexualité.






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