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Le Gourou et le Pandit
Andrew Cohen et Ken Wiber dialoguent
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KW:Et je pense qu’on en trouve la raison dans ce que nous venons de dire : un sage vivant, disons, il y a millier d’années, pouvait avoir une profonde réalisation de dharmakaya ou de vide pur, une réalisation profonde de nirvikalpa samadhi et aussi avoir une profonde réalisation de l’union avec la forme. Ce sage aura donc à la fois une réalisation du vide et du monde de la forme et réaliserait qu’ils sont intrinsèquement un, l’un et l’autre. Et pourtant, ce sahaj, ce sage presque parfaitement éveillé d’un point de vue non-duel, ne pourra qu’être un avec le monde de la forme présent à son époque. Ce monde de la forme là ne va pas avoir le genre de connaissance que nous avons aujourd’hui dans le monde de la forme.
AC:Tu veux dire des connaissances sur l’évolution ?
KW:Sur l’évolution en particulier sa nature exacte, ce que cela signifie, ce qui se passe dans le monde de la forme. Dans le monde de la forme, nous assistons clairement à un glissement vers un accroissement des niveaux de différenciation et d’intégration, de complexité et d’unification. Cette profonde compréhension est d’importance car cela signifie que notre véhicule ici-bas voit plus clairement les processus actifs dans le monde de la forme. Cela change tout. Peu importe la profondeur de l’éveil d’une personne vivante voici mille ans, le monde de la forme n’incluait pas cette connaissance. Donc elle ne faisait pas partie de sa réalisation bien que sa réalisation du vide fût aussi puissante que la nôtre aujourd’hui, car le vide est le vide, il ne change pas, rien ne bouge, et ainsi de suite. On n’enlève rien au sage qui vivait voici mille ans. Nous avons un seul avantage sur lui, nous sommes vivants aujourd’hui. Dans mille ans, d’autres regarderont notre monde de la forme et riront beaucoup de nos bêtises. Mais en attendant, à nous d’incarner le vide radical dans ce monde de la forme-ci, et le résultat en sera, oui, une sorte de vide évolutif. Ou pourquoi pas « d’éveil évolutif ».
AC:Or, de la façon dont je le comprends, l’élément essentiel de cet éveil évolutif, est la soumission à la dynamique d’une compulsion qui s’éveille spontanément et qui pousse à participer de tout notre coeur au processus d’évolution au service de l’évolution elle-même. C’est cela, l’éveil évolutif, et pas simplement la réalisation d’une transcendance ou d’une libération personnelle de ce monde.
KW:Tout à fait.
AC:Et c’est ce changement d’accent sur lequel je voudrais attirer l’attention je crois que c’est ce qui compte, finalement lorsqu’on cherche à définir l’éveil pour aujourd’hui. Car, alors qu’il y a de plus en plus de personnes qui s’intéressent à l’éveil et à ce que cela signifie, je pense qu’au moins quatre-vingt-dix pour cent de ces personnes n’entendront parler que de transcendance, de transcendance personnelle. En général bien sûr, cela s’accompagnera d’un appel à la compassion et au désintéressement, mais n’aura que rarement ou jamais cette passion émancipée et révolutionnaire pour une transformation totale du monde, qui émerge d’un coeur spirituel réellement libéré du monde. Ce qui est proposé le plus souvent est une sorte d’étrange breuvage tiède fait d’un mélange d’anciens concepts d’éveil et d’idées sur la compassion très « new age » fondées sur l’affectif et très clairement le feu de la libération ne vient pas de ce lieu-là.
KW:Nous avons encore aujourd’hui à notre disposition un étrange mélange de ces trois orientations spirituelles de base ; l’une est l’immersion païenne dans la samsara, la deuxième est une fuite transcendantale idéaliste vers le monde non manifesté de la cessation, la troisième est une forme non-duelle qui englobe les deux autres. Or la forme de réalisation non-duelle propre au monde d’aujourd’hui est nécessairement une non-dualité évolutive. L’idée d’évolution répugne à de nombreuses personnes. Soit ils se disent « toutes ces histoires de paliers, je n’y crois pas c’est hiérarchique, ça marginalise. Je n’aime pas ça. ». Soit ils sont du côté spirituel et pensent comme ton maître que toute discussion à propos du monde temporel prouve que tu n’as pas réellement compris l’Etre, ou saisi l’intemporel. Donc, d’une façon curieuse, ta propre réalisation est considérée comme moins profonde que l’un ou l’autre de ces états divisés.
AC:Tout à fait.
KW:Ce qui est vraiment bizarre ! En tout cas, c’est compréhensible que les gens résistent un peu à la notion de palier ou de déploiement évolutif ou à l’idée que tout doit s’élever de plus en plus haut.
AC:Car, Dieu les en préserve, il leur faut peut-être regarder plus loin, peut-être qu’ils ont quelque chose à faire ici-bas !
KW:Moi, évidemment je ne dirais jamais des horreurs comme ça ! Mais oui, c’est très certainement une des raisons qui les repoussent. Cependant je pense que nous manierons mieux ces concepts en abordant plus précisément une discussion sur la différence entre états de conscience et paliers de conscience.
AC:Est-ce, comme tu le dis, parce qu’il est essentiel que l’évolution progresse vers des paliers de développement de conscience plus élevés avant de pouvoir soutenir et interpréter fidèlement l’expérience d’états de conscience plus élevés ?
KW:Tout à fait. L’une des raisons pour lesquelles certains sont gênés par ces notions de palier ou de déploiement évolutif, c’est qu’ils ont eu personnellement des expériences très profondes d’états de conscience qui sont parfois de nature non-duelle. Par conséquent, ils se méfient de cette idée qu’il nous faut progresser palier par palier de manière évolutive pour accéder au non-duel. Mais ce n’est pas ce que nous disons. L’état non-duel ou le vide pur lui-même est toujours présent à chaque palier de développement. Tout comme il est présent dans les atomes, les carottes, les chiens, les enfants, les adultes, partout où l’on pose les yeux. Même de très jeunes enfants peuvent vivre des états seconds temporaires de nature subtile, causale ou non-duelle, pour la simple raison que tout être humain se réveille, dort, tombe dans le sommeil profond. Les trois grands états de conscience (être éveillé, rêver, dormir) correspondent aux trois grands domaines d’existence (grossier, subtil, causal). Dans l’état éveillé, on est conscient du domaine grossier, quand on dort, on est conscient du subtil, et dans le sommeil profond on devient conscient du causal. Le non-duel est ce témoin toujours présent qui traverse tous ces états différents. Ainsi, tous les êtres humains ont à leur disposition des états grossiers, subtils et causals, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ainsi que le terrain non-duel toujours présent. Toute personne peut vivre, donc, à n’importe quel palier de développement, un état second des différentes réalités, grossière, subtile, causale ou non-duelle. Afin que ces états temporaires deviennent des traits permanents, on doit évoluer à travers les paliers en purifiant le véhicule, dans le domaine de la forme, afin qu’il puisse de façon extatique, permanente et continue embrasser ces états plus élevés.
AC:C’est là tout le problème. Car comme tu l’as fait remarquer de façon très éloquente dans ton livre Boomeritis, l’ego, ou le moi narcissique, veut à tout prix qu’on le laisse tranquille, et résiste de façon agressive et parfois violente à l’idée qu’il n’est pas déjà parfait et qu’il doit changer.
KW:Exactement. Et pour répondre, on peut simplement dire : « C’est bien. Si vous pensez réellement être déjà éveillé, tant mieux, je suis heureux pour vous. Si vous ne voulez pas passer par des transformations évolutives pour raffiner votre véhicule parce que vous êtes déjà dans une union extatique vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec le Divin, j’en suis heureux. Mais si ce n’est pas le cas, revenez à la réalité ! »
AC: Par la purification du véhicule, il y aura, pourrait-on dire, une émergence progressive d’un sentiment profond d’obligation ou d’un élan compulsif extatique pour donner tout son coeur et toute son énergie au processus évolutif, afin que la gloire libérée de notre propre nature absolue émerge en tant que nous-même en ce monde.
KW:Absolument. On peut l’exprimer très simplement. De toute évidence c’est très difficile à incarner, mais la règle de base est la suivante : demeurez dans le vide, embrassez la totalité du monde de la forme. Et le monde de la forme se déploie, évolue, se développe. Par conséquent, en demeurant en tant que vide plein de béatitude, votre devoir est d’embrasser extatiquement le monde de la forme et de le pousser.
AC:C’est exact. De le pousser, c’est le point le plus important.
KW:Absolument.
AC:Parce que, par rapport à la question de ce que l’éveil signifie, cette notion de pousser sur le monde de la forme, ou contre l’inertie du monde, afin de l’éveiller, est une idée que beaucoup trouvent difficile et même contraire à ce que la « spiritualité » est censée être.
KW:Encore une fois, je comprends les hésitations et les questions que cette idée soulève. Je pense qu’il nous faut étudier plus clairement les faits. Examinons les différentes sortes d’états qui sont à notre disposition, plus spécifiquement regardons ces trente dernières années durant lesquelles cette génération à fait tant d’expériences, en termes de chemins spirituels et de pratiques diverses, et regardons les résultats réels. Je pense qu’on arrive maintenant au point où nous réalisons qu’il nous est nécessaire d’avoir une sorte de pratique intégrale une pratique qui donnerait à la fois de l’importance à l’immanence de l’esprit en termes de manifestation dans le présent, et à la nature transcendante de l’esprit. Une pratique qui serait en somme, leur mystérieuse union : le non-duel. Et c’est mystérieux; c’est une histoire d’amour. Entre Shiva et Shakti. Et comme toute histoire d’amour, on ne pourra jamais la comprendre, mais notre coeur est plongé dans son mystère. Le mystère, c’est que vous êtes radicalement la seule chose qui existe dans l’univers et pourtant toutes ces choses émergent en vous. Et dans un sens, les formes plus denses ne sont que votre pied gauche plus lent. Mais vous devez pousser sur votre propre densité dans le monde de la manifestation afin de la pénétrer de la conscience que vous êtes éternellement là. C’est cela la partie de « poussée ». Et si les gens ne veulent pas se donner à cela, alors je crains qu’ils ne se retrouvent coincés dans des états de simple quiétude ou de cessation ou de simple immersion dans la manifestation sensorielle.
AC:Ne penses-tu pas que c’est finalement pour ça qu’on est là ? Pour nous libérer d’une identité purement relative et de tout attachement à une perspective non éveillée qui nous emprisonne, afin de pouvoir nous engager aussi parfaitement que possible dans le processus de la vie ?
KW:Exactement. Je te suis totalement et aussi, comme tu le sais, la seule expression que nous ayons en tant qu’individu est à travers ce véhicule individuel spécifique dont nous disposons. C’est pour cela que nous avons intérêt à sacrément le polir !
AC:C’est vrai et la partie la plus exaltante, comme je le dis souvent, est que cette réalisation apporte une révélation extatique. On découvre qu’être exactement la personne que nous sommes, non seulement le soi intemporel non-né mais aussi la personnalité individuelle incarnée avec tout son bagage historique et culturel, est le véhicule parfait pour cet engagement total. Dans cette reconnaissance, nous faisons l’expérience d’une délivrance extatique de tout notre vieil égocentrisme névrotique.
KW:Je pense que c’est exactement le cas. L’une des raisons pour lesquelles certains maîtres spirituels ne semblent pas comprendre ce que veut dire pousser sur le monde est que cette poussée prend sa source de l’autre côté de la grande délivrance. La réalisation du vide inhérent à la forme apporte déjà cette liberté radicale. On ne pousse donc pas sur le monde par sentiment de manque, mais on le fait par sentiment de devoir.
AC:Exactement ! Et d’extase et d’amour et de compulsion !
KW:Absolument. Ils penseraient de quelqu’un qui parlerait comme tu le fais, que ses mots viennent d’un état de manque, qu’il n’a pas encore réalisé tout à fait...
AC:...Ou tout à fait accepté assez les choses comme elles sont. Peut-être ai-je un intérêt personnel...
KW:Ou peut-être n’ont-ils pas encore poussé assez radicalement pour atteindre la non-dualité d’ordre incarné.
AC:C’est ça : la non-dualité d’ordre incarné. L’éveil évolutif ne parle que de cela !
KW:Quand il s’agit de le mettre réellement en pratique, tu le sais mieux que tout autre, ce n’est pas une affaire linéaire, où l’on passe du « niveau un » au « niveau deux ». En réalité c’est une affaire très désordonnée, très confuse. Parfois on se noie dans une immersion toute païenne dans le samsara ; parfois la non-existence théravadienne transcendantale vous emporte. Et puis tout à coup, de façon mystérieuse et miraculeuse, vous découvrez vos cellules amoureuses du vide et de la forme simultanément. Que l’on se développe, si on peut dire, en montant ou en descendant, ne fait pas de différence.
AC:A partir du moment où on le fait. Et tu as raison, l’émergence extatique est une affaire confuse et parfois très douloureuse.
KW:C’est très, très vrai.
AC:Tu sais que même l’évolution matérielle organique l’est aussi. C’est très désordonné, tout comme l’évolution spirituelle. Même si, en fin de compte, c’est un événement extatique.
KW:Exactement.
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